De 1794 à 1802 : abolition, liberté et rétablissement
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L'esclavage est aboli une première fois en Guadeloupe parce que la République française proclame la liberté générale en 1794 et que Victor Hugues reprend l'île aux Britanniques avec l'appui d'anciens esclaves. Il est rétabli en 1802 lorsque le pouvoir consulaire de Bonaparte restaure l'ordre colonial et envoie l'expédition Richepance. Entre ces deux moments, la liberté existe juridiquement, mais demeure encadrée par le travail obligatoire, la discipline militaire et la contrainte économique.

1794 : une abolition révolutionnaire appliquée dans une île occupée

Le 4 février 1794, la Convention nationale abolit l'esclavage dans les colonies françaises. La décision transforme en citoyens les personnes jusque-là réduites en esclavage. Son application n'est cependant ni immédiate ni uniforme, car elle dépend de la situation militaire et politique propre à chaque colonie.

En Guadeloupe, les Britanniques occupent alors une partie de l'archipel avec le soutien de planteurs hostiles à la Révolution. Victor Hugues, commissaire de la Convention, arrive en juin 1794 avec une expédition républicaine. Il proclame l'abolition et mobilise les nouveaux libres dans les forces françaises. Leur participation est décisive dans la reconquête de l'île.

La première abolition guadeloupéenne est donc inséparable de la guerre. Elle constitue à la fois une rupture juridique majeure, un instrument politique de la République et une source de mobilisation militaire contre l'occupation britannique.

Le régime de Victor Hugues : libres, mais soumis à de fortes contraintes

L'abolition supprime juridiquement la propriété d'un être humain par un autre. Elle ne fait toutefois pas disparaître l'économie de plantation ni la volonté des autorités de maintenir les productions coloniales. Le régime mis en place par Victor Hugues impose aux cultivateurs de rester au travail sur les habitations, sous une discipline sévère.

Ce que la liberté change - et ce qu'elle ne change pas

  • Le statut personnel change : les anciens esclaves ne sont plus légalement des biens appartenant à un maître.
  • La citoyenneté est proclamée : les nouveaux libres entrent, en principe, dans le corps politique républicain.
  • Le travail agricole reste encadré : les autorités cherchent à empêcher le départ massif des plantations.
  • La mobilité demeure limitée : les cultivateurs ne disposent pas toujours librement de leur lieu de résidence et de leur activité.
  • La coercition persiste : sanctions, surveillance et organisation militaire du travail réduisent l'autonomie concrète des nouveaux libres.
  • Les rapports sociaux restent inégalitaires : l'abolition légale ne supprime ni les hiérarchies de couleur ni la puissance économique des propriétaires.

Il faut donc distinguer la liberté juridique de la pleine liberté sociale et économique. Le régime de 1794 n'est pas un simple maintien de l'esclavage sous un autre nom, puisque la propriété servile est abolie. Mais il ne garantit pas davantage une liberté sans contraintes. Cette contradiction nourrit les tensions des années suivantes.

Victor Hugues gouverne par ailleurs dans un contexte de guerre permanente. La course maritime, la militarisation et une répression politique rigoureuse renforcent son autorité. Après son rappel en 1798, les équilibres demeurent fragiles entre responsables envoyés par la métropole, militaires de couleur, cultivateurs et anciens propriétaires.

1801-1802 : la reprise en main consulaire

Après l'arrivée de Bonaparte au pouvoir, la politique coloniale française change. Le gouvernement consulaire veut rétablir l'autorité métropolitaine, relancer les productions et réduire l'autonomie acquise par les forces locales pendant la Révolution.

En 1801, le capitaine général Jean-Baptiste Lacrosse tente d'imposer cette reprise en main en Guadeloupe. Il se heurte à des officiers et soldats de couleur, puis est chassé de l'île. Un gouvernement provisoire est constitué autour de Magloire Pélage. Même si celui-ci affirme sa fidélité à la France, Paris interprète la situation comme une rébellion.

Une expédition commandée par le général Antoine Richepance débarque en mai 1802. Certains responsables locaux, dont Pélage, se rallient d'abord aux troupes venues de métropole. D'autres comprennent rapidement que le désarmement et la mise à l'écart des soldats de couleur menacent les acquis de 1794.

Delgrès, Ignace et la résistance de 1802

La résistance s'organise notamment autour de Louis Delgrès et de Joseph Ignace. Elle réunit des militaires, des anciens libres et des personnes décidées à défendre leur liberté. Les combats se déroulent principalement en Basse-Terre et dans la région de Pointe-à-Pitre.

Ignace est vaincu à Baimbridge. Delgrès et ses compagnons se replient vers Matouba, où ils choisissent de mourir plutôt que de se rendre. Leur résistance ne parvient pas à arrêter l'expédition, mais elle devient un moment central de l'histoire guadeloupéenne : ses acteurs ont combattu alors que le retour à un ordre fondé sur la servitude devenait manifeste.

La répression est particulièrement dure. Exécutions, déportations et désarmement éliminent les principaux foyers d'opposition. Les militaires de couleur, qui avaient contribué à défendre la République et la colonie depuis 1794, sont désormais considérés comme une menace par le pouvoir consulaire.

Comment l'esclavage a-t-il pu être rétabli ?

La loi du 20 mai 1802 maintient l'esclavage dans les colonies où l'abolition de 1794 n'avait pas été appliquée. Elle ne suffit donc pas, à elle seule, à expliquer le cas guadeloupéen. Dans l'archipel, le rétablissement résulte d'une succession de mesures prises après la victoire de Richepance, puis d'un arrêté consulaire de juillet 1802 rétablissant explicitement l'ancien ordre colonial.

Ce retour devient possible par la combinaison de plusieurs facteurs : la supériorité militaire de l'expédition, l'écrasement des résistances, le désarmement des soldats de couleur, la volonté de restaurer la plantation et le choix politique de Bonaparte de revenir sur l'héritage abolitionniste de la Convention.

La première abolition n'échoue donc pas parce que la liberté aurait été juridiquement impossible. Elle est supprimée par une décision politique appuyée par la force. L'esclavage demeure ensuite en vigueur jusqu'à l'abolition définitive de 1848. Cette séquence explique pourquoi l'histoire de l'abolition de l'esclavage en Guadeloupe et à Saint-Martin ne peut être comprise comme un passage unique et continu de la servitude à la liberté.

Questions fréquentes

La Convention a-t-elle réellement libéré les esclaves de Guadeloupe en 1794 ?

Oui. Le décret de la Convention supprime juridiquement l'esclavage et reconnaît la citoyenneté aux anciens esclaves. En Guadeloupe, son application devient effective avec l'arrivée de Victor Hugues et la reconquête républicaine, même si la liberté quotidienne reste fortement encadrée.

Victor Hugues était-il abolitionniste ou défenseur du système de plantation ?

Victor Hugues applique l'abolition décrétée par la République et arme des hommes anciennement esclaves. Dans le même temps, il maintient l'économie de plantation par un travail obligatoire et une discipline coercitive. Son régime associe donc émancipation juridique et autoritarisme colonial.

La loi du 20 mai 1802 a-t-elle directement rétabli l'esclavage en Guadeloupe ?

Pas directement à elle seule. Cette loi maintient surtout l'esclavage dans les territoires où l'abolition de 1794 n'avait pas été appliquée. En Guadeloupe, le retour à l'esclavage passe par la conquête militaire, des mesures locales et un arrêté consulaire pris en juillet 1802.

Pourquoi Magloire Pélage ne rejoint-il pas immédiatement Delgrès ?

Pélage cherche d'abord à préserver l'ordre local tout en affirmant sa fidélité à la France. Il coopère avec Richepance à son arrivée, contrairement à Delgrès et Ignace. Cette divergence montre que les responsables guadeloupéens n'évaluent pas tous immédiatement de la même manière les intentions de l'expédition.

Les résistants de 1802 combattaient-ils explicitement contre le retour de l'esclavage ?

Ils défendent leur liberté, leur statut militaire et les acquis issus de 1794 face au désarmement et à la reprise en main coloniale. Même si toutes les mesures de rétablissement ne sont pas encore publiées au début des combats, la menace devient rapidement concrète.

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