En juin 1940, Charles de Gaulle n'est ni un dirigeant national reconnu ni le chef d'une organisation déjà constituée. C'est un officier récemment promu général à titre temporaire, devenu sous-secrétaire d'État dans le gouvernement de Paul Reynaud. Son autorité naît d'une rupture : refusant l'armistice demandé par le maréchal Pétain, il rejoint Londres, obtient l'appui de Churchill et entreprend de rassembler ceux qui veulent poursuivre la guerre.
En mai 1940, un officier aux idées encore minoritaires
Charles de Gaulle est alors un colonel connu dans les milieux militaires, mais peu familier du grand public. Depuis l'entre-deux-guerres, il défend l'emploi de grandes unités blindées capables d'agir rapidement et de manière autonome. Cette conception s'oppose à une doctrine française davantage centrée sur la défense, l'infanterie et une conduite méthodique des opérations.
Lorsque l'offensive allemande commence en mai 1940, il reçoit le commandement de la 4e division cuirassée. Ses contre-attaques à Montcornet, puis dans le secteur d'Abbeville, ne renversent pas la situation militaire. Elles montrent cependant sa volonté d'utiliser les chars de façon offensive au milieu de l'effondrement général. Promu général de brigade à titre temporaire au début de juin, il conserve ce grade dans l'usage, même si cette promotion ne constitue pas encore une consécration politique.
Du commandement militaire au gouvernement Reynaud
Le 5 juin, Paul Reynaud le nomme sous-secrétaire d'État à la Guerre et à la Défense nationale. De Gaulle entre ainsi au gouvernement au moment où l'armée française recule, où Paris est menacé et où les responsables civils et militaires débattent de la poursuite du combat.
Sa fonction reste subordonnée : il n'est ni ministre de plein exercice ni membre dominant du cabinet. Elle lui donne toutefois accès aux décisions gouvernementales et aux échanges avec le Royaume-Uni. Durant les jours suivants, il effectue des missions entre la France et Londres et rencontre Winston Churchill. Il cherche notamment à préserver la coopération franco-britannique et à maintenir la France dans la guerre depuis son empire si le territoire métropolitain ne peut plus être défendu.
Le désaccord qui provoque la rupture
Deux orientations deviennent incompatibles. Paul Reynaud et de Gaulle envisagent encore la poursuite de la guerre avec les Britanniques et depuis l'Afrique du Nord. Le général Weygand et le maréchal Pétain considèrent, à des degrés différents, qu'il faut mettre fin aux combats en demandant un armistice. De Gaulle refuse cette solution, car il pense que la guerre est mondiale, que les ressources de l'Empire demeurent disponibles et que la puissance industrielle britannique, puis éventuellement américaine, peut modifier le rapport de forces.
Le départ pour Londres : une décision politique sans mandat formel
Le 16 juin, de Gaulle se trouve à Londres pour discuter d'un projet d'union franco-britannique destiné à empêcher la sortie de guerre de la France. Il retourne le même jour à Bordeaux, où le gouvernement s'est replié. Paul Reynaud démissionne dans la soirée et Pétain lui succède avec l'intention de demander les conditions d'un armistice.
Le 17 juin, de Gaulle gagne Londres à bord d'un avion britannique, accompagné notamment du général Edward Spears, représentant personnel de Churchill auprès du gouvernement français. Ce départ n'est pas une mission officielle confiée par le nouveau gouvernement. Il constitue un acte de désobéissance et une prise de risque personnelle : de Gaulle ne dispose alors ni de troupes, ni de territoire, ni d'administration propre.
Sa position repose néanmoins sur plusieurs acquis récents :
- une expérience de commandement pendant la campagne de France ;
- un grade de général obtenu à titre temporaire ;
- une fonction gouvernementale exercée auprès de Paul Reynaud ;
- des contacts directs avec Churchill et les autorités britanniques ;
- une doctrine claire de poursuite mondiale de la guerre ;
- la conviction que l'Empire français peut fournir une base territoriale et militaire.
Churchill, soutien indispensable mais prudent
Churchill partage avec de Gaulle la volonté de poursuivre la guerre contre l'Allemagne, mais leurs positions ne sont pas équivalentes. Le Premier ministre dirige un État souverain encore engagé dans le conflit ; le général français arrive presque seul et prétend parler au nom d'une France combattante qui reste à organiser.
Le gouvernement britannique l'autorise à s'exprimer à la BBC le 18 juin, après examen politique de la situation. Cette possibilité ne vaut pas immédiatement reconnaissance comme représentant légal de la France. Londres ménage encore ses relations avec le gouvernement de Pétain et observe l'évolution des négociations d'armistice. Pour replacer cette intervention dans son contexte sans reprendre ici son contenu, voir la page consacrée à l'Appel du 18 Juin.
Le 28 juin, le gouvernement britannique reconnaît de Gaulle comme chef des Français libres, c'est-à-dire des Français qui se rallient à lui pour poursuivre la guerre. Cette reconnaissance fournit une première légitimité internationale, mais elle demeure accordée par un allié : de Gaulle doit encore bâtir une organisation française, obtenir des ralliements et affirmer son indépendance politique face à Londres.
Des ralliements individuels à l'ébauche de la France libre
Les premiers volontaires arrivent progressivement en Grande-Bretagne : militaires déjà présents, marins, aviateurs, civils évacués ou Français ayant choisi de traverser la Manche. Les hommes partis de l'île de Sein à la fin de juin deviennent l'un des exemples les plus connus de ces engagements précoces. Les effectifs restent toutefois limités et les grands ralliements territoriaux de l'Empire se produisent surtout au cours des mois suivants.
L'autorité de de Gaulle se construit donc avant de devenir institutionnelle. Elle combine une légitimité militaire, le souvenir de sa fonction gouvernementale, son refus public de l'armistice, le soutien matériel britannique et l'adhésion volontaire de Français décidés à combattre. Son objectif est de faire reconnaître que la France ne se confond pas avec le gouvernement ayant accepté l'armistice.
À la fin de juin 1940, la France libre n'est encore qu'une structure naissante. De Gaulle en est le centre parce qu'il a pris l'initiative politique, obtenu une tribune et été reconnu par Londres, non parce qu'il aurait reçu un mandat électif ou constitutionnel. Pour étudier précisément les formulations diffusées à cette période, il faut distinguer ce parcours politique du texte de l'Appel du 18 Juin et de ses différentes versions.
Questions fréquentes
Quel âge avait Charles de Gaulle lorsqu'il a rejoint Londres ?
Charles de Gaulle avait 49 ans en juin 1940. Il possédait déjà une longue expérience militaire, acquise notamment pendant la Première Guerre mondiale, mais sa carrière politique nationale ne faisait que commencer avec sa nomination au gouvernement Reynaud.
De Gaulle était-il déjà général depuis longtemps en juin 1940 ?
Non. Il avait été promu général de brigade à titre temporaire au début de juin 1940, quelques jours avant son entrée au gouvernement. Cette promotion récente explique pourquoi il était encore peu connu du public comme chef militaire national.
Paul Reynaud avait-il officiellement chargé de Gaulle de poursuivre la guerre depuis Londres ?
De Gaulle avait accompli des missions à Londres pour le gouvernement Reynaud, mais son départ du 17 juin ne résultait pas d'un mandat officiel du nouveau gouvernement Pétain. La démission de Reynaud avait profondément changé sa situation politique.
Pourquoi Churchill a-t-il choisi de soutenir un général français peu connu ?
Churchill voyait en de Gaulle l'un des rares responsables français présents à Londres qui affirmaient clairement vouloir continuer la guerre. Son expérience gouvernementale récente et sa détermination en faisaient un interlocuteur utilisable, même si le soutien britannique resta d'abord prudent.
Les Français libres étaient-ils déjà nombreux à la fin de juin 1940 ?
Non. Les premiers ralliements étaient surtout individuels et les forces disponibles demeuraient modestes. La portée politique de la démarche dépassait alors ses moyens immédiats : il s'agissait d'établir une continuité française dans la guerre avant d'obtenir davantage d'hommes et de territoires.