Pour les chiites, Achoura commémore avant tout le martyre de Hussein ibn Ali, petit-fils du prophète Muhammad, tué avec une partie de ses proches et compagnons à Kerbala en 680. Cet événement est compris comme le sacrifice d'un homme refusant de reconnaître un pouvoir qu'il jugeait injuste. Hussein occupe ainsi une place centrale comme modèle de fidélité, de dignité et de résistance à l'oppression.
Que s'est-il passé à Kerbala en 680 ?
La bataille de Kerbala s'inscrit dans les conflits de succession et d'autorité qui traversent la première communauté musulmane. Après la mort du calife omeyyade Muawiya, son fils Yazid revendique le pouvoir. Hussein ibn Ali refuse de lui prêter allégeance. Ce refus possède une portée politique et morale, car la transmission héréditaire du califat et la légitimité personnelle de Yazid sont contestées.
Des habitants de Kufa, en Irak, invitent Hussein à les rejoindre et lui promettent leur soutien. Il envoie d'abord son cousin Muslim ibn Aqil pour évaluer la situation. Mais le gouverneur Ubayd Allah ibn Ziyad réprime le mouvement, fait exécuter Muslim et place Kufa sous contrôle. Hussein, parti avec sa famille et un groupe réduit de compagnons, poursuit néanmoins sa route avant d'être intercepté.
Son camp est immobilisé dans la plaine de Kerbala, près de l'Euphrate. Le 10 mouharram de l'an 61 de l'hégire, correspondant à 680 de l'ère commune, Hussein et la plupart des hommes qui l'accompagnent sont tués par les forces rattachées au pouvoir omeyyade. Les femmes et les enfants survivants sont conduits à Kufa, puis, selon les récits traditionnels, à la cour de Yazid à Damas.
L'événement survient au début du mois de mouharram, également associé au Nouvel An musulman. Dans la mémoire chiite, cette proximité ne transforme pas la période en célébration joyeuse: elle ouvre au contraire un temps marqué par le souvenir de Kerbala.
Pourquoi Hussein est-il au centre de la mémoire chiite ?
Hussein est le fils d'Ali ibn Abi Talib et de Fatima, fille du Prophète. Il appartient donc aux Ahl al-Bayt, les gens de la Maison prophétique. Dans le chiisme duodécimain, il est le troisième imam après Ali et son frère aîné Hassan. L'imam n'y est pas seulement un dirigeant politique: il constitue une autorité spirituelle et un guide légitime.
Kerbala donne à cette conception une expression historique majeure. Hussein sait que ses forces sont très inférieures, mais il ne renonce pas à son refus. Sa mort est interprétée comme le témoignage suprême contre la tyrannie, non comme une recherche de victoire militaire.
Kerbala oppose moins deux armées comparables qu'une exigence de justice à la puissance d'un Etat.
Le mot shahid, généralement traduit par « martyr », signifie aussi « témoin ». Hussein est ainsi considéré comme celui qui témoigne de la vérité par sa mort. Cette centralité ne doit pas être confondue avec la logique sacrificielle commémorée lors de l'Aïd el-Kebir: à Kerbala, il s'agit du meurtre d'Hussein et de ses compagnons dans un conflit historique.
Les personnages essentiels du récit
- Hussein ibn Ali: petit-fils du Prophète et figure centrale du drame, il incarne le refus de l'allégeance à Yazid.
- Abbas ibn Ali: demi-frère d'Hussein, célébré pour sa loyauté et associé dans les récits à une tentative d'apporter de l'eau au camp.
- Ali Akbar et Ali Asghar: fils d'Hussein dont les morts soulignent la dimension familiale de la tragédie. Ali Asghar est présenté comme un très jeune enfant.
- Zaynab bint Ali: soeur d'Hussein et survivante de Kerbala. Ses prises de parole après la bataille symbolisent la transmission du témoignage et la dénonciation de l'injustice.
- Ali Zayn al-Abidin: fils survivant d'Hussein, épargné alors qu'il était malade et reconnu comme quatrième imam par les chiites duodécimains.
- Yazid ibn Muawiya: calife omeyyade auquel Hussein refuse l'allégeance. Il représente le pouvoir tenu pour responsable de la tragédie.
La place donnée à la famille prophétique distingue cette mémoire d'autres commémorations musulmanes, notamment Al Mawlid, centré sur la naissance et la figure du prophète Muhammad.
Le vocabulaire de la mémoire de Kerbala
Quelques termes permettent de comprendre les récits et les cérémonies sans confondre leurs fonctions:
- Ashura ou Achoura: le dixième jour de mouharram, jour de la mort d'Hussein à Kerbala.
- Muharram: mois durant lequel le deuil de Kerbala est particulièrement exprimé.
- Majlis: assemblée où le récit de Kerbala est exposé, accompagné de prédications, de lamentations ou de prières.
- Rawda ou rawza: récitation narrative et émotive des souffrances d'Hussein et de ses proches.
- Latmiyya ou noha: poésie ou chant de lamentation, dont le nom varie selon les langues et les régions.
- Ta'ziya: terme pouvant désigner le deuil et, notamment dans le monde iranien, une représentation dramatique de Kerbala.
- Arbaïn: commémoration observée quarante jours après Achoura, associée au souvenir d'Hussein et au pèlerinage à Kerbala.
Comme pour la Nuit du Destin ou le Ramadan, les pratiques collectives donnent un rythme particulier à la vie religieuse. Leur contenu reste cependant spécifique: la mémoire de Kerbala repose sur le deuil, le récit historique et l'engagement moral.
Comment la mémoire de Kerbala est-elle transmise ?
Les commémorations varient selon les pays, les communautés et les autorités religieuses. Elles peuvent comprendre des assemblées, des sermons, des récitations poétiques, des processions, des vêtements noirs et des gestes rythmés de deuil. Des repas, de l'eau ou des boissons peuvent aussi être distribués en mémoire de la soif éprouvée par le camp d'Hussein.
Certaines communautés organisent des reconstitutions dramatiques, tandis que d'autres privilégient la prédication et la récitation. Des pratiques corporelles existent également, mais elles ne sont ni universelles ni unanimement approuvées par les autorités chiites. Elles ne résument donc pas la commémoration.
Le récit est enfin transmis comme une leçon éthique. Pleurer Hussein signifie partager la douleur des victimes, mais aussi examiner sa propre attitude devant l'injustice. La formule « chaque jour est Achoura et chaque terre est Kerbala », souvent employée dans la culture chiite, exprime cette actualisation morale: le choix entre justice et oppression ne serait pas limité au champ de bataille de 680.
4e MUHARRAM : HISTOIRE DE L'IMAM HUSSEIN (A) À ACHOURA
Questions fréquentes
Kerbala est-elle une bataille entre sunnites et chiites ?
Non, pas au sens de deux communautés déjà constituées comme elles le seront plus tard. Kerbala appartient à une période de formation des divisions politiques et religieuses de l'islam. L'événement est ensuite devenu fondateur pour l'identité et la mémoire chiites.
Pourquoi Zaynab est-elle importante après la mort d'Hussein ?
Zaynab, soeur d'Hussein, survit à la bataille et accompagne les captifs. La tradition chiite lui attribue des discours dénonçant les responsables du massacre. Elle personnifie ainsi la transmission du récit et la résistance par la parole.
Hussein cherchait-il à devenir calife ?
Son refus de prêter allégeance à Yazid avait une dimension politique, mais ses intentions exactes sont interprétées différemment. Les récits chiites insistent surtout sur son refus de légitimer un pouvoir considéré comme injuste et sur sa responsabilité envers ceux qui l'avaient appelé à Kufa.
Pourquoi l'eau est-elle un symbole de Kerbala ?
Les récits rapportent que l'accès du camp d'Hussein à l'Euphrate fut bloqué avant la bataille. La soif des combattants, des femmes et des enfants est devenue un symbole majeur de leur souffrance. Elle explique la place de l'eau dans certains récits et gestes commémoratifs.
Tous les chiites commémorent-ils Kerbala de la même manière ?
Non. Les formes de deuil diffèrent selon les branches du chiisme, les pays, les traditions locales et les positions des autorités religieuses. Assemblées, sermons et récitations sont très répandus, tandis que les processions, représentations ou pratiques corporelles ne sont pas universelles.
Quelle différence existe-t-il entre Achoura et Arbaïn ?
Achoura correspond au jour du martyre d'Hussein à Kerbala. Arbaïn en marque le quarantième jour de deuil. Cette seconde commémoration est notamment associée à un important pèlerinage vers le mausolée d'Hussein à Kerbala.